Une prise de sang peut-elle vraiment détecter un cancer ?

21 février 2026

Tout ne ralentit pas dans notre système de santé et dans la recherche. Une révolution scientifique importante est en cours pour perturber la mortalité par cancer : les tests de dépistage précoce. Ils deviendront répandus dans cinq ans et, comme un simple test sanguin, détecteront les premiers symptômes avant l’apparition d’une tumeur. La France a développé une compétence mondialement reconnue et décisive dans le domaine de la prévention et de la lutte contre le cancer, bien que, comme le prévient l’OMS, le nombre de cas pourrait augmenter de 60% au cours des deux prochaines décennies, les pays en développement étant la principale source de nouveaux cas (1). Déclarations.

Les chiffres viennent souvent balayer les idées reçues : reculer face au cancer, la France y parvient. En trois décennies, la mortalité liée au cancer a diminué, aussi bien chez nous qu’à l’échelle mondiale, même si la population vieillit. Il y a cinquante ans, réchapper à la maladie était presque un miracle. Dans les années 1990, quatre personnes sur dix pouvaient entrevoir la guérison. Aujourd’hui, c’est quasiment 45 % au niveau mondial et, pour certains cancers, la France s’approche des 60 %. Derrière ces progrès, la réalité demeure variable selon le type de tumeur.

Ce progrès collectif est né de la conjugaison entre prévention, détection et amélioration des traitements. Dernière avancée en date, entre 2014 et 2019, la mortalité par cancer chez les femmes a fléchi de 6 % dans l’Union européenne.

Sur notre territoire, le nombre de diagnostics posés a fortement augmenté depuis trente ans : +65 % pour les hommes, +93 % pour les femmes. Mais ce bond s’explique, pour l’essentiel, par l’arrivée de nouvelles générations (effet démographique) et par le vieillissement de la société. Le risque propre lié au mode de vie n’a progressé que de 6 %. Résultat ajusté : la mortalité a ainsi été divisée par deux chez les hommes, et réduite d’un quart chez les femmes depuis 1990. Une transformation majeure, qui a avancé sans bruit, année après année.

En 2021, le British Cancer Centre tablait déjà sur une nouvelle baisse de 15 % de la mortalité en Europe d’ici vingt ans. Certains chercheurs voient encore plus loin : selon le Dr Harpal Kumar, 75 % des personnes diagnostiquées en 2034 pourront vivre au moins dix ans après.

Mais la roue tourne plus vite qu’attendu. Les récentes annonces scientifiques laissent entrevoir une avancée plus spectaculaire : un simple prélèvement de sang, pratiqué de manière presque routinière, pourrait, d’ici peu, ouvrir la voie à la détection ultra-précoce des cancers.

C’est la promesse des nouveaux tests sanguins : déceler la maladie bien avant qu’elle ne signale sa présence, alors même qu’aucune tumeur n’est visible à l’imagerie. Ces tests sont sur le point d’intégrer le quotidien des médecins, bouleversant notre manière d’envisager le dépistage.

En France, la professeure Patrizia Paterlini-Bréchot a consacré plus de vingt ans à affiner une technologie de nanofiltration d’une précision chirurgicale. Son outil, baptisé Iset, permet d’isoler les cellules tumorales circulantes ou précurseurs, à partir de 10 ml de sang seulement, parfois une unique cellule anormale surgit ainsi dans l’océan des cellules saines.

Pour bien mesurer l’impact concret de cette percée, deux études servent d’exemples :

  • À Nice, les professeurs Hofman et Marquette ont appliqué le test Iset à 168 gros fumeurs, exposés à un risque élevé de cancer du poumon. Chez cinq d’entre eux, le cancer a été repéré plusieurs années avant que les scanners ne montrent quoi que ce soit. Grâce à ce repérage anticipé, tous ont pu être opérés à temps et vivent aujourd’hui en rémission.
  • En Australie, 265 patients considérés à risque ont bénéficié du même test. Chez 132 d’entre eux, des cellules suspectes ont été détectées. Certains ont reçu rapidement un traitement immunothérapeutique, éliminant le danger avant même que la tumeur ne se développe. Intervenir si tôt, c’est multiplier les chances de succès.

Partout dans le monde, les laboratoires se lancent dans la course. À Barcelone, un congrès d’oncologie dévoile les progrès d’une équipe de la Harvard Medical School : leur nouveau test sanguin pourrait d’ici peu détecter précocement une vingtaine de types de cancer, des plus courants aux plus redoutés.

Leur approche ? L’analyse de la méthylation de l’ADN (un mécanisme clé dans la genèse des cellules cancéreuses), testée sur 3 600 échantillons, dont un tiers proviennent de patients déjà atteints du cancer. Ce protocole, plus fin que le séquençage traditionnel, atteint un taux de détection de 76 % avec moins de 1 % de faux positifs. La sensibilité diffère selon le stade, mais l’impact est immédiat : même captés à un stade intermédiaire, nombre de cancers fréquents deviennent plus facilement traitables.

Le cancer du sein, première cause de mortalité féminine, pourrait lui aussi voir la donne changer. Si la mammographie reste le pilier dès la cinquantaine, des équipes britanniques (Université de Nottingham) planchent sur un test sanguin capable de détecter les signaux immunitaires annonciateurs du cancer jusqu’à cinq ans avant l’apparition des symptômes. Ce test, accessible et peu coûteux, ouvrirait la détection à grande échelle, y compris là où les moyens sont rares.

En avril, équipes du Dana-Farber Cancer Institute et de la clinique Mayo ont franchi une étape, testant sur plusieurs milliers de personnes une nouvelle génération de test sanguin. Objectif : dépister plus de cinquante formes de cancers et, mieux encore, localiser précisément l’organe touché.

Les données collectées sont éloquentes : 6 689 prélèvements (2 482 provenant de patients malades, 4 207 sains) ont été analysés. Plus de 90 % des résultats positifs indiquaient correctement l’organe d’origine. Cela concerne aussi bien le sein que le côlon, la leucémie ou encore d’autres localisations courantes.

Côté cancers féminins à dépistage difficile, CancerSeek signe aussi une évolution attendue. Sur près de 10 000 femmes en bonne santé âgées de 65 à 75 ans (étude DETECT-A), 96 cancers ont été diagnostiqués grâce au test, majoritairement avant même l’apparition des premiers signes cliniques.

Dernière innovation majeure, Panseer, fruit d’équipes sino-américaines, a repoussé les limites. Ce test détecte cinq types de cancer (estomac, œsophage, intestin, poumon, foie) jusqu’à quatre ans avant qu’un diagnostic n’aurait été possible avec les méthodes actuelles. Pour Kun Zhang, bioingénieur à l’université de Californie, il s’agit d’une première : le sang livre des signaux annonciateurs, bien avant la maladie.

La puissance de ces résultats repose sur l’étude des signatures épigénétiques propres à chaque pathologie. Suivies entre 2007 et 2014 en Chine, plus de 600 personnes ont participé. Le test a permis d’anticiper l’apparition du cancer chez plus de 90 % des individus restés apparemment en bonne santé durant des années. Pour ceux déjà malades, le taux d’identification atteint 88 %. Kun Zhang explique : une généralisation à grande échelle dépendra des avancées du séquençage génomique et de la capacité à cibler les profils à risque (âge, hérédité, antécédents).

Certains spécialistes estiment que la démocratisation de ces tests pourrait, à terme, réduire d’un tiers la mortalité réelle par cancer. Il ne s’agit pas de proposer un dépistage à tout-va, mais de le réserver à celles et ceux chez qui le risque est avéré : âge, mode de vie, poids, exposition à certaines substances, génétique. L’essor du séquençage personnalisé permettra bientôt de surveiller très régulièrement les personnes les plus exposées.

La France a bâti une référence mondiale sur le dépistage précoce par le sang. Elle devra préserver cette avance si elle veut continuer d’innover. Ces nouveaux outils ne modifieront pas seulement la prévention ; ils transformeront aussi le suivi et l’ajustement des traitements. Leur coût, modéré, pourrait contenir, sinon faire reculer, la facture croissante des soins imputable à l’innovation médicamenteuse.

L’émergence de ces tests ultra-précoces prouve qu’associer la biologie, la chimie, la physique, l’intelligence artificielle et la science des matériaux devient vital pour repousser les maladies les plus meurtrières du siècle. Cancer, maladies cardiovasculaires, troubles neurodégénératifs : aucun secteur ne progressera sans cette alliance.

René TÉGOUT, Sénateur honoraire, Fondateur de la Prospective du Sénat
L’article original est paru dans la lettre d’information RT Flash

(1) Source : OMS

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